jeudi 24 novembre 2016

LE CADRE NORMATIF DES DROITS DE L’HOMME EN AFRIQUE : ÉVOLUTION, TENDANCES ET DÉFIS[1]



Évoquer le cadre normatif des DH en Afrique, et notamment son évolution, ses tendances et ses défis nous pousserais à retracer 3à ans d’histoire de la protection des DH par l’Organisation continentale africaine. Cette évolution est en effet à la fois systématique et substantielle (I). Les tendances en la matière sont plus qu’encourageantes au moment où les défis sont énormes (II).

I.               Évolution à la fois systématique et substantielle

Depuis l’adoption de la Charte africaine des DH et des peuples (Charte de Banjul), le tissu normatif africain des DH s’est systématiquement étoffé (1). Cette évolution est doublée d’une évolution substantielle dynamique et ambitieuse (2).

1.1  Une évolution systématique à partir de la Charte de Banjul

Dans le discours sur le cadre normatif des droits de l’homme en Afrique, l’année 1981 et l’adoption de la Charte africaine des droits de l’homme et des peuples constituent des repères inévitables. D’un point de vue historique, il n’est pas exagéré d’affirmer que la Charte est l’instrument-mère, la borne première de création du système africain des droits de l’homme.
Dans l’histoire du système, on note pourtant une tendance dynamique à la création des normes. En effet, dès après 1981, il ne s’est passée une décennie sans que les États n’adoptent une nouvelle norme. On note ainsi que l’année 1990 voit l’adoption de la Charte africaine sur les droits et le bien-être de l’enfant et que la décennie suivante, en 2003, est adopté le Protocole dit de Maputo sur les droits des femmes en Afrique. Jusqu’en 2014, d’autres instruments sont adoptés dans un rythme soutenu même s’ils n’ont qu’une implication induite pour les droits de l’homme. C’est évolution systématique est doublée d’une évolution substantielle ambitieuse.  

1.2  Une évolution substantielle dynamique et ambitieuse

Outre le caractère quantitatif de son évolution normative, le système africain des droits de l’homme a connu un développement substantiel. On peut constater à cet égard que les grands développements normatifs successifs ont essentiellement visé le renforcement des droits contenus dans la Charte de Banjul. A titre d’illustration, on note que la Charte africaine des droits et du bien-être de l’enfant adopté en 1990 tend à fouetter le contenu et la portée des droits consacrés par les dispositions de l’article 18(3) de la Charte de Banjul. Dans une approche similaire, l’adoption du Protocole de Maputo a pour objet manifeste de donner un corpus élargi aux mêmes dispositions de la Charte africaine. On constate qu’alors que l’article 18(3) de la Charte de Banjul se limite de manière vague à consacrer la protection des droits de la femme et de l’enfant, les deux instruments catégoriels traitent des droits de ces groupes avec force détail et une précision qui, de manière indubitable, facilitent leur application et renforcent leur jouissance.

On ne peut discuter ces développements substantiels sans les évoquer également sous leur pan institutionnel. Ainsi, on observe qu’alors que la mise en œuvre de la Charte de Banjul et celle sur les droits de l’enfant est confiée à des organes quasi-judiciaires, le système s’offre les moyens de son renforcement en créant, en 1998, immédiatement après l’adoption du Protocole de Maputo, une Cour africaine. Cette évolution est significative en ce que le Protocole qui crée la Cour en fait non seulement un organe judiciaire dont les décisions sont exécutoires mais encore une juridiction dont la compétence englobe celle des autres organes du système et les normes sous-régionales et universelles des droits de l’homme. La jurisprudence pionnière de la Commission de Banjul et celle du Comité d’Addis Abéba, d’une part, et, d’autre part, la jurisprudence naissante mais déjà très prometteuse de la Cour africaine illustrent à suffisance la portée et la qualité des développements normatifs du système.

L’évolution normative est marquée par des tendances originales même si l’ensemble du système fait face à des défis majeurs.

II.              Tendances et défis
L’évolution normative ci-dessus esquissé se diversifie de plus en plus (1) au moment même où le système africain de protection des DH fait face à des défis de plus en plus complexes (2).

2.1  Une évolution normative de plus en plus diversifiée

Outre la tendance à l’évolution discutée plus haut, on pourrait considérer que le système fait également l’expérience d’une tendance à la diversification. On devrait davantage s’exprimer en termes de diversification philosophique en ce que le développement substantiel des normes du système africain s’est accompagné d’une diversification qui interroge la philosophie originelle du système. En effet, face aux défis liés au renouveau démocratique largement introduit sur le continent dans les années 90, le système africain des droits de l’homme a connu l’émergence d’instruments d’un type nouveau tant par leur innovation que par leur hétérogénéité. Un exemple typique est la Charte africaine de la démocratie, des élections et de la gouvernance qui, tout en prescrivant largement des obligations à la charge des Etats, ne crée pas moins des droits subjectifs au bénéfice des individus et des groupes. A l’occasion de l’arrêt qu’elle a rendu il y a quelques jours dans l’affaire APDH c/ Côte d’Ivoire, la Cour africaine a jugé que la Charte africaine de la démocratie est un instrument des droits de l’homme en ce que les obligations qu’elle prescrit génèrent des droits équivalents au profit des individus. Ces développements ont un impact indéniable sur la philosophie-même du système africain des droits de l’homme à la lumière de l’interdépendance désormais largement acceptée entre droits de l’homme, démocratie, gouvernance et Etat de droit. Le préambule de la Charte de la démocratie ainsi que l’Acte constitutif de l’Union africaine confirment bien cette tendance.

Au demeurant, on note une tendance du système à la duplication notamment par le truchement de l’émergence de régimes de droits de l’homme dans le cadre des ensembles économiques régionaux. Sur un premier plan par exemple, on observe l’adoption ou la reprise des normes continentales dont notamment la Charte de Banjul par la CEDEAO, la Communauté d’Afrique de l’Est et la SADEC. De manière très notable, la CEDEAO reconnait la Charte non seulement dans son Traité révisé de 1993 mais l’adopte entièrement dans son Protocole sur la Bonne Gouvernance et la Démocratie. Sur un second plan, à partir de 2005, la CEDEAO confère à sa Cour de justice une compétence pour connaitre de plaintes en violation des droits de l’homme notamment sur la base de la Charte africaine. La Cour de justice d’Afrique de l’Est et le Tribunal de la SADEC ont également, de manière implicite, examiné des affaires en application des dispositions ou principes de la Charte. Si une telle tendance peut offrir aux justiciables une palette institutionnelle plus large, les risques de duplication et d’émiettement ne sauraient être sous-estimés. Le système peut en conséquence achopper entre autres sur des questions de compétences concurrentes, de contrariétés de décisions et d’insécurité juridique ou judiciaire. Les défis ne manquent pas non plus dans le système.

2.2  Des défis de plus en plus complexes

Les défis du système africain des droits de l’homme se conjuguent tout d’abord par la nature vague et imprécise de certaines normes. La question de l’imprécision est déjà au cœur de la Charte de Banjul elle-même avec les difficultés rencontrées dans son interprétation et son application. On peut citer ici cette absence criarde du droit à la nationalité qui doit faire l’objet d’une induction presque forcée du droit à la « personnalité juridique ». Il en est de même pour une série de droits au procès équitable tels que le droit à une décision de justice qui ne sont pas évidents aux termes des dispositions de l’article 7. La corroboration des textes français et anglais est un autre impératif à l’heure d’un contentieux plus abondants qui requiert une interprétation la plus précise possible. L’illustration en est faite avec la définition du res judicata prescrit à l’article 56(7). Dans le même registre, le contexte historique de la consécration du droit à l’auto-détermination pose un frein sérieux à une interprétation et une application dynamique des dispositions des articles 20 et 21 de la Charte. La problématique à cet égard se résout à la question de savoir si, dans le contexte africain d’un uti possidetis aujourd’hui coulé dans le marbre, l’auto-détermination peut dépasser son acception originelle politique pour embrasser pleinement une perspective inévitablement économique et sociale.

Pêle-mêle, certains autres défis sont réalisés par l’inexistence de mécanismes structurés de mise en œuvre des normes et des décisions rendues par les organes en application de ces normes ; la duplicité des régimes aux niveaux continental et sous-régional ; l’imprécision des normes et la faiblesse des moyens quant à la mise en œuvre d’une complémentarité opérationnelle entre les régimes et notamment les organes de protection ; ou encore la faible adhésion des Etats aux régimes et au respect des normes.




[1] Intervention à la table ronde « Le cadre normatif des DH en Afrique » organisée dans le cadre du Cinquième Dialogue de Haut niveau sur la Démocratie, les Droits de l’homme et la gouvernance en Afrique. Arusha : 23 -26 novembre 2016.

jeudi 15 septembre 2016

A propos des pouvoirs du Bureau de l'ARP

Dès son investiture, le nouveau gouvernement tunisien conduit par M. Youssef Chahed, a demandé à l'ARP, qui se trouve en période de vacances, de tenir une session extraordinaire en vue de l'adoption un certain nombres de projets de loi déjà soumis à l'ARP par le gouvernement sortant.
Malgré la clarté de l'article 57§3 de la Constitution du 27 janvier 2014, et de l'article 6§3 du Règlement intérieur de l'ARP, le bureau de l'Assemblée a tergiversé quant à cette demande et a mis du temps pour fixer la date de la session pour enfin se décider à la tenir les 16 et 17 septembre prochains.
Malheureusement, l'ARP qui a hérité des mauvaises procédures de l'ANC a fait perdre beaucoup de temps pour passer à l'exécution immédiate de son programme adoptée par la même ARP lorsqu'elle vota la confiance au gouvernement. Il faut rappeler ici, que lorsque le Président de la République ou la Chef du gouvernement ou un certain nombre de députés demandent la tenue d'une session extraordinaire sur un ordre du jour déterminé, il n'appartient pas au bureau de l'ARP d'en juger l'opportunité. Il est en la matière dans un cas de compétence lié. la seule possibilité ouverte au Bureau est de fixer la date de la session.

lundi 5 septembre 2016

Sécurité routière Il est temps de décréter la tolérance zéro




Sur les routes tunisiennes, autoroutes et  routes nationales, routes régionales et routes urbaines,  rues et pistes, depuis des années, une « véritable guerre civile », selon les statistiques officielles de l’Observatoire national de la sécurité routière (ONSER), emporte en moyenne, 4 à 5 vies humaines par jour et fait environ 1500 morts et 11.000 blessés par an! « Avec près de 8.000 accidents, […] 1,8 millions de véhicules, les routes tunisiennes sont considérées comme parmi les plus dangereuses du monde : à titre de comparaison, les pays d’Europe comptent environ 8 ou 9 morts pour 100.000 véhicules (9 en France, 8,9 en Allemagne, 6,9 en Suisse, etc.) contre un ratio de 87 en Tunisie. Il est donc 10 fois plus dangereux de rouler en Tunisie qu’en Europe… » [1]

Il va sans dire que ces carnages chaque jour réitérés engendrent bien des dégâts  matériels, privés et publics. Si l'Association tunisienne pour la prévention routière indique que les accidents de la route causent à l'Etat des pertes allant jusqu'à 700 millions de dinars par an, le Comité général des assurances déclare que : « La cause principale des problèmes de l’assurance tunisienne est à rechercher dans le déficit structurel de la branche automobile, de loin la plus importante en volume »[2].


Il n’est pratiquement plus une  plus une famille tunisienne épargnée par ce fléau, chacune comptant au moins une victime d’un accident survenu sur la voie publique (décès, handicap perpétuel, handicap temporaire, longue hospitalisation, choc psychologique, etc.). Loin de porter les enseignements attendus, le chaos routier augmente de jour en jour. Emprunter la voie publique devient une véritable gageure. La route est un vrai champ de bataille comme l’indique, ci-après, le tableau récapitulatif des accidents de la route sur les années 2012, à 2015[3] :

2012
2013
2014
2015
Tués
1623
1505
1565
1407
Blessés
14144
13539
12354
10882

Face à ce fléau national, les autorités publiques n’ont pas agi efficacement, ont toujours toléré  l’irrespect absolu du code de la route et se sont contentées, de jeter de la poudre aux yeux des citoyens. L’ONSR précité se contente de compter les victimes, au mieux de faire des spots à la télévision ou de placer quelques banderoles sur certains passages routiers. Quant aux associations concernées, notamment l’Association de prévention routière, elle semble désintéressée de la question et l’on peut se demander ce qu’elle prévient au juste ? Un accident faisant des dizaines de victimes survient-il ? Les autorités et l’opinion publique s’émeuvent « le temps d’un soupir » ; les autorités sécuritaires promettent alors d’intensifier la « sensibilisation » des utilisateurs des différents véhicules et engins et autres usagers de la voie publique, et à les instruire des précautions nécessaires à prendre ; mais rien ne change, les engagements ne sont que vœux pieux, la route continue à faucher automobilistes et piétons.

Il faut noter, toutefois, que chaque année, au début du mois de juillet, ou à l’occasion d’évènements comme le jour de l’an, les Aïds, la rentrée scolaire, est annoncée une multiplication de brigades, des contrôles, etc. Ces mesures restent, hélas, d’une efficacité toute relative ; le nombre de victimes demeurant le même.

En réalité, le problème de la sécurité routière a toujours été traité, comme dans d’autres secteurs, de manière démagogique et populiste. Ainsi, par exemple, le port obligatoire de la ceinture de sécurité a été maintes fois différé. On se souvient même d’une réunion dirigée par l’ex-président lui-même avec des chauffeurs de taxis qui contestaient cette obligation. Souvenons-nous également des radars que l’on avait installés sur certaines voies et qui, saccagés par des « citoyens3, n’ont jamais été rétablis. L’institution du permis à points a été annulée, comme a été annulée une série de mesures. Pourquoi ? Tout cela pour ne mécontenter aucune catégorie d’usagers. Les moyens de transports en commun publics et privés ainsi que les taxis, louages et poids lourds échappent, quant à eux, aux règles élémentaires de la sécurité, les conducteurs rivalisant en performances de non respect du code de la route et roulant à tombeaux ouverts.

Après la révolution, rien n’a changé : l’anarchie la plus complète règne sur la voie publique, sous le regard, soit complaisant, si ce n’est complice, soit totalement désarmé des forces de sécurité. Quant à l’incivilité des comportements, il vaut mieux ne pas en parler !

Plusieurs pays ont été ou sont confrontés à ce fléau. Cependant, certains d’entre eux, ceux  qui estiment que la sécurité routière est partie intégrante de la sécurité publique ont pris le taureau par les cornes. Ils ne se sont pas contentés de sensibilisation et de phraséologie. Ils ont agi et ont inscrit la lutte contre le fléau de l’insécurité routière parmi les priorités nationales. En Angleterre, Tony Blair (Premier ministre du Royaume-Uni de 1997 à 27 juin 2007) en avait fait un des points cardinaux de son programme électoral. Il a largement réussi à l’appliquer et est arrivé à réduire de manière drastique le nombre des tués sur la route. Entre 2005 et 2009, le nombre de tués sur la voie publique au Royaume Uni a baissé de 30% passant de 3068 à 2337[4]. En 1990, ce nombre était de 5217. Bref, ce fléau est tellement sérieux que l’OMS le considère également parmi ses priorités comme l’indique l’encadré ci-après :

Les Accidents de la route d’après l’Aide mémoire N° 358 de l’OMS
(Octobre 2015)

·       - Les accidents de la route entraînent 1,25 million de décès par an environ.
·       -Les accidents de la route sont la première cause de décès chez les jeunes âgés de 15 à 29 ans.
·       - 90% des décès sur les routes surviennent dans les pays à revenu faible ou intermédiaire, qui possèdent environ la moitié du parc mondial de véhicules.
·       - La moitié des tués sur les routes sont des «usagers vulnérables» (piétons, cyclistes et motocyclistes).
·       - Si rien n’est fait, les accidents de la route deviendront, selon les projections, la septième cause de mortalité d’ici à 2030.
·       - Le programme de développement durable à l’horizon 2030 des Nations Unies a fixé une cible ambitieuse pour la sécurité routière, à savoir diminuer de moitié le nombre total des morts et des blessés dus aux accidents de la route d’ici à 2020

La lutte contre le fléau de l’insécurité routière avec son cortège de malheurs n’est ni une affaire de la sensibilisation, ni de spots à la TV, ni de statistiques ; c’est une politique publique de tolérance zéro des infractions routières, aussi minimes soient-elle, qu’il convient d’adopter.

Le drame, qui vient de se produire à Kasserine et qui a fait 16 tués et 60 blessés, devrait inciter le nouveau gouvernement à couper court avec le laxisme et le laisser-faire face aux infractions routières. Il ne s’agit pas pour le moment de refaire le code de la route ou de l’amender. Il s’agit de l’appliquer et de l’appliquer totalement et strictement sans laisser passer la moindre infraction. A cet effet, la police et la garde nationales, les ministères concernés (transports et équipement, etc.) devraient adresser à leurs agents et services concernés non seulement les consignes strictes et précises de sévérité, mais également réprimer toutes les formes de corruption dont nul n’ignore l’étendue et l’impact sur la prévention routière. Les infractions, mêmes les plus graves, ne sont ni relevées et ni réprimées.

La tolérance zéro sur dans l’application du code de la route est non seulement le seul remède contre cette guerre routière mais également un élément central pour le rétablissement de la crédibilité de l’Etat et de la puissance publique. Faute de quoi, on continuera à pleurer nos tués de la voie publique, et à nous lamenter sur la déliquescence  de l’autorité de l’Etat.







[1] Comité général des assurances (CGA) & Groupe de la Banque mondiale, Réforme de l’assurance de la responsabilité civile en Tunisie :état des lieux et recommandations, version août 2015, disponible sur : http://www.cga.gov.tn/fileadmin/contenus/pdf/Rapport-RC-Automobile-Tunisie-2015.pdf
[2]Idem.
[3] Chiffres de l’ONSR, disponibles sur : http://onsr.nat.tn/onsr/index.php?page=11ar